Les riches à la maison, les pauvres envoyés au front ? Le sentiment d'injustice monte chez les non-confinés

Les riches à la maison, les pauvres envoyés au front ? Le sentiment d'injustice monte chez les non-confinés


Avec les mesures de confinement, se dessinent deux réalités pour les travailleurs : ceux qui peuvent se préserver, en télétravail, et ceux qui sont sur le terrain. Avec parfois, le sentiment d'y risquer leur santé.

"Quarantaine à deux vitesses : repos et loisirs pour les uns, précarité et risque sanitaire pour les autres." "Le confinement, c’est pour les riches." "On est 300 à bosser sur le site et les cadres sont en télétravail. Nous, qu’on se mette en danger, tout le monde s’en fout." Les riches à l’abri, les pauvres au turbin ? Les aisés, en télétravail depuis leur maison secondaire du bord de mer, les précaires à l’usine ?  La formule est caricaturale, mais illustre ce sentiment diffus qui pointe, depuis quelques jours, chez certains travailleurs de terrain : deux salles, deux ambiances. Ou plutôt, deux poids, deux mesures.

Car si Bruno Le Maire a appelé ce mardi, sur BFMTV, "tous les salariés des entreprises qui sont encore ouvertes, des activités qui sont indispensables au fonctionnement du pays, à se rendre sur leurs lieux de travail", pointe parfois, chez ceux qui sont mobilisés sur le terrain, l'impression d’être "envoyé au front", dans les usines, les bureaux, pour faire tourner la machine, et s’exposer, pendant que les autres, les confinés, préservent, au chaud et en télétravail, leur santé. Et tout ça pour très peu de reconnaissance.

Ils sont caissiers, ouvriers, préparateur de commandes, logisticien, travaillent dans les transports, le commerce, ce sont les invisibles, ceux qui travaillent dans les tréfonds des usines, ceux qui ont les mains dans le cambouis. D'après le ministère du Travail, c'est un peu plus de quatre emplois sur dix qui peuvent être exercés à distance. Mais dans la conjoncture actuelle, les remarques fusent : "On ne peut pas aller voir la grand-mère, ni la famille, mais par contre, vous pouvez aller bosser. Et empilés les uns sur les autres", dit un salarié. Lâchés seuls en première ligne ? L’incompréhension monte. Le sentiment d’injustice aussi. Tout ça prépare la colère, car ils se sentent en danger.

A la RATP, c’est un salarié affecté au Poste de manœuvre local, qui dit : "Nous sommes déjà 7 et j'ai déjà croisé plus de 15 collègues ! Je ne suis pas en train de dire que je refuse de travailler, je souhaite et j'exige des précautions pour nous protéger." A La Poste, c'est une employée qui travaille sur un site logistique, mêlant facteurs, colis et courriers, qui raconte l’inquiétude, et même la frayeur, qui s’insinue, peu à peu. "Un agent a signalé que son enfant avait 40 de fièvre et une toux, et que lui-même commençait à tousser. Il a demandé au chef de se mettre lui-même en quarantaine, il n’a pas voulu", nous confie-t-elle. "Donc, nous avons un cas possiblement porteur du virus avec nous. Un autre agent, dont la femme est suspectée de coronavirus, a été mis en quarantaine, mais personne au bureau n'est au courant, à part quelques-uns. Dans un bureau voisin, ils ont laissé partir une factrice avec de la fièvre en tournée."

En vérité nous sommes juste résignés à attendre la maladie- Une factrice

La Poste se veut rassurante : "Nous nous adaptons un peu tous les jours", indique-t-on à LCI, en insistant sur l'attention portée aux règles d'hygiène : "Seuls 1600 bureaux sont ouverts sur 7700 en France, nous faisons tourner les équipes avec certaines qui restent chez elles, pour ne pas exposer tout le monde. Et pour les 80% de facteurs qui continuent les tournées le matin, tout est fait pour qu'ils aient le moins de contacts possible: on ne fait plus signer sur les smartphones, on va se laver les mains chez les buralistes. Mais notre rôle est aussi de rassurer la population, il est hyper important."

Depuis le terrain, la factrice tique : "La seule consigne que nous avons est de ne pas faire signer les clients sur nos téléphones, raconte-t-elle. "Pour le reste, c'est comme si de rien n'était : nous n'avons pas de mètre de sécurité car c'est impossible à appliquer, nous continuons le tri côte-à-côte." Elle a bien reçu des gels hydroalcoolique, la semaine dernière, "mais en tournée il est impossible de s'en servir toutes les demi-heures où dès que l'on touche une lettre ou un colis" : "Nous n'avons aucun gant ni masque, on nous dit que le masque n'est pas obligatoire. Les voitures sont partagées et non désinfectées, nous sommes ensemble 6 jours sur 7 sans protection, nous touchons les sonnettes, les portes... " Elle est désabusée : "Nos chefs s'en fichent royalement, les syndicats nous disent que nous ne pouvons pas appliquer le droit de retrait car toutes les mesures de sécurité sont prises... Du gel hydroalcoolique  !" Elle en rit jaune, vert, bleu, elle en grince : "En vérité nous sommes juste résignés à attendre la maladie", reprend-elle. "Et pourtant, j'aime mon travail. Ils sont en train de nous dégoûter. Je suis tellement déçue."

C'est une dinguerie ce qu’il se passe. Les salariés vont bosser la boule au ventre- Laurent Degousée, de Sud Commerce

Reste ce sentiment d’être envoyé au casse-pipe que perçoivent bien les syndicats, qui relaient depuis quelques jours ces inquiétudes. Que des commerces doivent ouvrir ? Aucun problème, c’est une évidence, pour Laurent Degousée, co-délégué de la fédération Sud-Commerces. "Je ne remets évidemment pas en cause le fait que, de Franprix à Carrefour, il faut que ce soit ouvert", explique le syndicaliste à LCI. "Mais les salariés travaillent dans des situation indigentes, malgré des mesures de protection extrêmement simples à mettre en œuvre." "C'est une situation d'incurie, avec impréparation complète du côté des employeurs et du gouvernement", pointe-t-il. "En première ligne, on a le service public et les soignants, mais aussi 700.000 salariés de la distribution alimentaire. Et c'est une dinguerie ce qu’il se passe. Les salariés vont bosser la boule au ventre."

Le syndicaliste raconte pèle-mêle les témoignages qu’il n’arrête plus de recevoir : "Cela va des gens qui n’ont pas de gants, à ceux qui en ont, mais des gants pour le pain qui se déchirent au bout de dix minutes, à ceux qui n’ont pas de masques, parce qu’on leur dit que c’est anxiogène. Ce sont encore des salariés qui doivent s’acheter eux-mêmes le gel hydroalcoolique. Et ceux qui, quand ils en ont, ils ne disposent pas de temps de pause pour se laver les mains." Il pointe aussi le non-respect des distances de sécurité, le fait qu'il n'y ait pas toujours d’agents de sécurité – alors que certains magasins ont vécu des incidents parfois violents... Ce sont, aussi des vitres de protection boutiquées avec du plastique et des films alimentaires... "Mais avant de vouloir fabriquer des vitres en plexiglas, donnez donc d’abord des gants !" martèle-t-il. 

Source : LCI