Jour 18 - Time to move : marche ou crève !

Jour 18 - Time to move : marche ou crève !

Rédigé le 09/06/2019

L’audience du 4 juin 2019 du procès France Télécom, vue par Annick Coupé, secrétaire générale d’ATTAC, co-fondatrice de la fédération SUD PTT et ancienne porte parole de l’Union syndicale Solidaires



La dernière fois que j’ai mis les pieds dans un tribunal, c’était au début de l’année 2018, lors du procès intenté par APPLE à l’association ATTAC. APPLE demandait au juge de condamner les actions qui exigeaient « qu’APPLE paie ses impôts ». Les avocats de la multinationale expliquaient alors qu’APPLE respectait parfaitement les lois et que ces actions (pourtant festives et pacifiques) mettaient en danger ses clients et ses salariés… Cette morgue des avocats de la multinationale APPLE, je l’ai retrouvée lors de ce procès mettant en cause les dirigeants d’une autre multinationale, France Télécom devenue Orange SA, même si bien sûr, les deux procès n’ont rien à voir…

Le procès d’APPLE se tenait dans l’ancien Palais de justice sur l’ile de la Cité à Paris, bâtiments chargés d’histoire où on se perdait facilement dans les couloirs poussiéreux et des salles inconfortables, mais qui avaient un certain charme… Dans le nouveau tribunal installé Porte de Clichy, lorsqu’on se retrouve devant, on a le sentiment d’être un peu écrasé par son aspect monumental… Je n’aime pas fréquenter les tribunaux, j’ai toujours eu un sentiment que cet endroit où la justice est censée être rendue au nom du peuple est plutôt un endroit où se reflètent les injustices de notre monde… Pourtant, en tant que syndicaliste et militante dans les mouvements sociaux depuis de longues années, j’ai toujours défendu l’idée que c’était un outil à utiliser pour faire avancer les droits, individuels et collectifs, et mettre en visibilité les pratiques et méfaits de nos adversaires, faire reconnaître les préjudices portés, et utiliser les tribunaux comme une tribune politique… Bref, une fois de plus, je ressens en entrant dans ce tribunal que la justice est un lieu de confrontation politique où le lignes peuvent bouger fonction des rapports de forces et que les lois en vigueur en sont une résultante… L’histoire nous le rappelle.



Le procès ouvert depuis un mois à l’encontre d’anciens dirigeants de France Télécom a une dimension politique et une charge symbolique extrêmement forte. Les plus hauts dirigeants d’une des entreprises françaises emblématiques par son histoire, le nombre de salarié.es, ses avancées technologiques, la présence de l’État dans son capital… sont sur le banc des accusés et doivent répondre de harcèlement moral mettant des salarié.es en situation de souffrance, en danger et en conduisant certains à se suicider…
Les dix années qui nous séparent des faits montrent qu’il a fallu beaucoup de courage et de détermination pour que le procès ait lieu. Il a fallu que des victimes, des familles acceptent de s’engager dans une procédure dont nul ne savait à l’époque où cela les mènerait; il a fallu que des syndicalistes prennent à bras le corps ces souffrances individuelles pour leur donner une compréhension collective et les inscrire dans l’organisation globale du travail voulue par la direction de l’entreprise alors même que celle-ci était dans le déni complet de ses responsabilités renvoyant « ces événement malheureux » à la responsabilité individuelle de chaque personne concernée, mettant en avant les « fragilités » de celle-ci ou son inadaptation… Il a fallu que des avocats cherchent les voies de passage dans les textes législatifs pour faire en sorte que ce soient bien les plus hauts responsables de cette situation qui soient sur le banc des accusés et pas de simples lampistes… Je sais que ces questions de santé au travail ont eu du mal à s’imposer dans les agendas militants, et qu’il a fallu beaucoup de persévérances d’une poignée de syndicalistes dans les différentes organisations pour que ce soit pris en compte comme un enjeu revendicatif à part entière, alors même que la brutalité du management patronal va de pair avec un fonctionnement des entreprises indexé sur la rentabilité immédiate pour les actionnaires… Des chercheuses et chercheurs ont aussi apporté leur expertise pour mettre en lumière les enjeux de santé au travail.

L’audience du 4 juin était consacré à l’examen de quatre dossiers : trois personnes – Jean Michel Laurent, Bernard Pillou, Patrick Rolland – qui se sont suicidées durant l’année 2008 et qui ont toutes mises en cause l’entreprise dans les messages laissés à leurs proches, famille ou collègues, ou dans ce qu’elles ont exprimé de mal-être et de souffrance dans les mois ou semaines précédant leurs passages à l’acte. Une quatrième personne – Georges Lloret – était présente à l’audience et a pu exprimé directement la réalité de ce management en vigueur à France Télécom à cette époque.
L’ouverture de la séance se fait selon le protocole qui me semble toujours un peu anachronique (« La Cour, Levez-vous »), les avocats.es prenante leur place de chaque côté de l’estrade centrale, celle des juges : d’un coté, à droite, une quinzaine d’avocat.es pour le prévenu.es, les représentant.es de France Télecom (Didier Lombard, Louis- Pierre Wenes et Olivier Barberot et quatre autres dirigeant.es mis en examen pour complicité). De l’autre, à gauche, une dizaine d’avocat.es représentant.es les victimes et les organisations syndicales qui ont enclenché les plaintes, avec 158 parties civiles à ce jour…

La Présidente fait une remarque d’entrée : « c’est sombre » : la salle était à ce moment-là sous éclairée… Mais effectivement, l’ambiance va être sombre toute l’après midi.



Sombre en effet, au vu des témoignages recueillis lors de l’enquête sur le vécu des salarié.es dans cette période de réorganisation tout azimut, de restructuration permanente et de transformation d’une entreprise de service public en entreprise tout court… entreprise qui considère que les salarié.es attachés à ces valeurs de service public et d’utilité sociale sont des passéistes qui n’ont plus leur place dans cette entreprise qui se veut le fleuron français des nouvelles technologies.

Sombre le récit des trois personnes qui ont fini par mettre fin à leur jour. Jean Michel Laurent a prémédité son geste. Il est sur le parapet d’un pont, ferroviaire il appelle une collègue, lui explique qu’il va mettre fin à ses jours, et lui annonce : « voilà le train » et il se jette sous celui-ci. Patrick Laurent se pendra sans sa maison un jour de repas familial. Bernard Pillou se jettera du haut d’un viaduc.

Georges Lloret, qui a résisté à la tentation d’en finir, témoignera longuement de son « engagement » dans France Télécom, il y croit, il a mis toute son énergie dans cette entreprise, il a porté des projets techniques repris au plus niveau… En 2007, il doit se faire opérer de la thyroïde, on lui découvre un cancer, il est arrêté deux mois… Le jour de sa reprise de travail, on lui annonce devant ses collègues que son poste est supprimé et que son équipe est répartie auprès des autres managers…. Sans explication. La même année sa part variable lui est notifiée à 0 euros, là aussi sans explication….
Il explique très clairement que cela va de pair avec une politique de harcèlement pour qu’il quitte l’entreprise : des dizaines de mails chaque semaine, des coups de téléphone (y compris pendant ses vacances…..
Georges Lloret témoigne pour lui, pour sa famille à qui il avait honte de raconter l’enfer qu’il vivait au travail, mais aussi pour ceux qui ne sont plus là et tous ceux qui ont été pris dans cette tourmente.



Faire partir car tous les moyens ceux qui étaient considérés par la direction de France Télécom comme incapables de s’adapter à la nouvelle stratégie de l’entreprise : dans les quatre cas examinés ce jour par le tribunal, c’est bien de cela dont il s’agit. Et c’est cela que les prévenus nient. Leurs réponses pourraient être risibles si nous n’étions pas dans un tel procès. Ces plus hauts responsables de l’entreprise n’auraient jamais donnés de tels ordres, ils n’étaient pas au courant, ils ne se rappellent plus, ils se réfugient derrière un organigramme tellement complexe que les juges ont du mal à s’y retrouver…Au mieux, ils reconnaissent avec froideur des « maladresses administratives »… Est ce aussi une « maladresse administrative » qui a conduit à un erreur dans le dossier personnel transmis à l’instruction par France Télécom : le dossier était celui d’un homonyme… L’histoire professionnelle de Patrick Rolland ne pourra même pas être évoquée car elle n’a pas pu figurer dans le dossier de l’instruction : tout un symbole d’une entreprise pour qui les êtres humains n’ont pas beaucoup de valeur…

Il sera beaucoup question dans cette audience de NEXT, de ACT, les sigles technocratiques programmes mis en œuvre pour restructurer à marche forcée les services. Et surtout du programme « Time to move » : les salarié.es doivent bouger à n’importe quel prix, mais cynisme oblige, c’est évident pour leur bien ! Mais eux ne le savent pas… Et si tu ne veux pas bouger à l’intérieur de l’entreprise, il faut aller voir ailleurs et quitter l’entreprise… Les mutations forcées ont été sans nul doute un dispositif façon de faire partir les gens : il fallait supprimer des dizaines de milliers d’emplois. Mais il fallait «  dégraisser »  l’entreprise sans assumer un plan social !

Les quatre personnes dont on parle lors de cette audience étaient attachées à leur métier, aux missions de service public qu’elles avaient effectuées pendant des dizaines d’années ; elles pensaient que leur travail était utile et avait contribué au développement et au succès de France Télécom, devenu Orange… Et quelles que soient leurs propres fragilités personnelles, l’audience de ce 4 juin a démontré qu’elles ont été prises dans un système qui les a broyées : trois en sont mortes…



L’audience de ce jour a permis de redonner sens à cette souffrance qu’elles ont enduré : elles ont été les victimes de décisions stratégiques prises au plus haut niveau de l’entreprise, avec la bénédiction de l’état (actionnaire important), qui visait à faire d’Orange une multinationale extrêmement rentable pour ses actionnaires : les dirigeants ont mis en œuvre ces orientations avec zèle et détermination, répercutant à tous les niveaux de l’entreprise cette ligne de conduite : « marche ou crève ».

Ce 4 juin, une manifestation nationale des cheminots étaient organisée à Paris, un an après la réforme qui change le statut des salarié.es de la Sncf et ouvre la porte à une privatisation rampante… Comme un écho au procès de France Télécom, le malaise social grandit : suicides, arrêts de maladie, perte de sens dans son travail, restructurations, mutations…. Le remake d’un mauvais film avec les mêmes logiques mises en œuvre ?

A la sortie de cette audience, je ne sais pas quelle sera l’issue de ce procès : de toute façon, quel qu’il soit, il ne pourra pas réparer ce que cette politique a fait… Mais je suis certaine que c’est une façon de redonner de la dignité à ceux et celles qui ont souffert de cette politique de France Télécom/Orange, de mettre des mots et une compréhension collective de ce qui s’est passé et de situer les responsabilités là où elles doivent être. Comprendre le monde et comment il fonctionne est déjà un pas pour le changer !